jeudi 26 mai 2011

Sur le "Maître Philippe de Lyon" et Papus

Statut revendiqué de Philippe de Lyon :
J’étais là à la création, je serai là à la fin.

J’ai reçu le pouvoir de commander. Si la mer menace d’avoir une tempête, je puis calmer la mer en lui disant au nom du Ciel de s’apaiser. (13­-2­-1897)

Je vous affirme que j’ai un grade qui me permet de pardonner les fautes.
Quelque criminel que vous soyez, je peux vous donner un laissez­-passer et vous irez d’un bout du monde à l’autre sans qu’on vous demande rien.

Le tribunal du Ciel est un tribunal sévère, une cour martiale. Là nul n’est censé ignorer la loi.

Il ne faut pas alléguer l’ignorance, cela ne servirait à rien ; toutefois quelqu’un peut prendre votre défense ; il y a des agréés auprès de ce tribunal et leur vêtement est tel qu’ils n’ont pas besoin de toge.

Je ne suis pas autre chose qu’un de ces agréés.

Je suis avocat à la cour du Ciel et le curé d’Ars était un ange. Voyez la différence. Le curé d’Ars était obligé, pour guérir, de prier, de faire prier ; moi, j’ai le droit de commander. (13­-2­-1897)

Quand même ce que je vous dirai ne serait pas, Dieu vous donnera ce que je vous ai dit. Il le créerait pour vous. Et savez­-vous pourquoi ? Il le créerait afin de ne pas me mettre en défaut.
Si un régisseur a un employé et que cet employé vous donne quittance de votre loyer puis s’en aille, et que le régisseur vous appelle ensuite pour payer votre terme, vous n’avez qu’à lui montrer la quittance de son employé et vous êtes quitte.

Mon ange gardien, c’est Dieu. Aussi vos anges gardiens ne peuvent­-ils voir le mien. Je suis le seul à n’avoir pas d’ange gardien.

Non, je ne vous ai jamais dit que j’avais été l’un quelconque des apôtres du Christ. Je suis un pauvre pécheur du temps de Notre­ Seigneur Jésus ; j’étais avec les apôtres, voilà tout.

Beaucoup d’entre vous pensent que je suis Jésus ou presque lui­-même. Détrompez-vous ; je suis le chien du Berger et le plus petit d’entre vous. Quelqu’un dit : « Pourquoi dites­-vous toujours ainsi ? » ; Parce qu’en effet je suis tout petit et c’est parce que je suis petit que Dieu exauce toujours mes prières ; tandis que vous, vous êtes trop grands, et c’est pour cela aussi que Dieu ne vous entend pas. (21-7­-1894)

Jésus est venu établir le règne de la charité et je suis venu pour consolider ses lois. (19-­2­-1894)
Vie et paroles du Maître Philippe


24:24 Car il s'élèvera de faux christs et de faux prophètes; et ils montreront de grands signes et des prodiges, de manière à séduire, si possible, même les élus.
Évangile selon St Matthieu



Malheureusement aussi, il y a d’autres genres de divagations qui ne sont guère moins pitoyables ; cette prudence et cette sagesse, d’ailleurs relatives, dont Papus fait preuve, ne l’empêchent pas d’écrire lui-même, et en même temps, des choses dans le goût de celles-ci : « Le Christ a un appartement (sic) renfermant des milliers d’esprits. Chaque fois qu’un esprit de l’appartement du Christ se réincarne, il obéit sur terre à la loi suivante : 1° il est l’aîné de sa famille : 2° son père s’appelle toujours Joseph ; 3° sa mère s’appelle toujours Marie, ou la correspondance numérale de ces noms en d’autres langues. Enfin, il y a dans cette naissance des esprits venant de l’appartement du Christ (et nous ne disons pas du Christ lui-même) des aspects planétaires tout a fait particuliers qu’il est inutile de révéler ici » (1). Nous savons parfaitement à qui tout cela veut faire allusion ; nous pourrions raconter toute l’histoire de ce « Maître », ou soi-disant tel, que l’on disait être « le plus vieil esprit de la planète », et « le chef des Douze qui passèrent par la Porte du Soleil, deux ans après le milieu du siècle ». Ceux qui refusaient de reconnaître ce « Maître » se voyaient menacés d’un « retard d’évolution », devant se traduire par une pénalité de trente-trois incarnations supplémentaires, pas une de plus ni de moins !
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1 – La Réincarnation, p. 140.

Mais passons à un autre genre d’extravagances auxquelles l’idée de la réincarnation a également donné lieu : nous voulons parler des rapports que les spirites et les occultistes supposent entre les existences successives ; pour eux, en effet, les actions accomplies au cours d’une vie doivent avoir des conséquences dans les vies suivantes. C’est là une causalité d’une espèce très particulière ; plus exactement, c’est l’idée de sanction morale, mais qui, au lieu d’être appliquée à une « vie future » extra-terrestre comme elle l’est dans les conceptions religieuses, se trouve ramenée aux vies terrestres en vertu de cette assertion, au moins contestable, que les actions accomplies sur terre doivent avoir des effets sur terre exclusivement ; le « Maître » auquel nous avons fait allusion enseignait expressément que « c’est dans le monde où l’on a contracté des dettes que l’on vient les payer ». C’est à cette « causalité éthique » que les théosophistes ont donné le nom de karma (tout à fait improprement, puisque ce mot, en sanscrit, ne signifie pas autre chose qu’ « action ») ; dans les autres écoles, si le mot ne se trouve pas (quoique les occultistes français, malgré leur hostilité envers les théosophistes, l’emploient assez volontiers), la conception est la même au fond, et les variations ne portent que sur des points secondaires. Quand il s’agit d’indiquer avec précision les conséquences futures de telle ou telle action déterminée, les théosophistes se montrent généralement assez réservés ; mais spirites et occultistes semblent rivaliser à qui donnera à cet égard les détails les plus minutieux et les plus ridicules : par exemple, s’il faut en croire certains, si quelqu’un s’est mal conduit envers son père, il renaîtra boiteux de la jambe droite ; si c’est envers sa mère, il sera boiteux de la jambe gauche, et ainsi de suite. Il en est d’autres qui mettent aussi, dans certains cas, les infirmités de ce genre sur le compte d’accidents arrivés dans des existences antérieures ; nous avons connu un occultiste qui, étant boiteux, croyait fermement que c’était parce que, dans sa vie précédente, il s’était cassé la jambe en sautant par une fenêtre pour s’évader des prisons de l’Inquisition. On ne saurait croire jusqu’où peut aller le danger de ces sortes de choses : il arrive journellement, surtout dans les milieux occultistes, qu’on apprend à quelqu’un qu’il a commis autrefois tel ou tel crime, et qu’il doit s’attendre à le « payer » dans sa vie actuelle ; on ajoute encore qu’il ne doit rien faire pour échapper à ce châtiment qui l’atteindra tôt ou tard, et qui sera même d’autant plus grave que l’échéance en aura été plus reculée. Sous l’empire d’une telle suggestion, le malheureux courra véritablement au-devant du soi-disant châtiment et s’efforcera même de le provoquer ; s’il s’agit d’un fait dont l’accomplissement dépend de sa volonté, les choses les plus absurdes ne feront pas hésiter celui qui en est arrivé à ce degré de crédulité et de fanatisme. Le « Maître » (toujours le même) avait persuadé à un de ses disciples que, en raison de nous ne savons trop quelle action commise dans une autre incarnation, il devait épouser une femme amputée de la jambe gauche ; le disciple (c’était d’ailleurs un ingénieur, donc un homme devant avoir un certain degré d’intelligence et d’instruction) fit paraître des annonces dans divers journaux pour trouver une personne remplissant la condition requise, et il finit par la trouver en effet. Ce n’est là qu’un trait parmi bien d’autres analogues, et nous le citons parce qu’il est tout à fait caractéristique de la mentalité des gens dont il s’agit ; mais il en est qui peuvent avoir des résultats plus tragiques, et nous avons connu un autre occultiste qui, ne désirant rien tant qu’une mort accidentelle qui devait le libérer d’un lourd karma, avait tout simplement pris le parti de ne rien faire pour éviter les voitures qu’il rencontrerait sur son chemin ; s’il n’allait pas jusqu’à se jeter sous leurs roues, c’est seulement qu’il devait mourir par accident, et non par un suicide qui, au lieu d’acquitter son karma, n’eût fait au contraire que l’aggraver encore. Qu’on n’aille pas supposer que nous exagérons le moins du monde ; ces choses-là ne s’inventent pas, et la puérilité même de certains détails est, pour qui connaît ces milieux, une garantie d’authenticité ; du reste, nous pourrions au besoin donner les noms des diverses personnes auxquelles ces aventures sont arrivées. On ne peut que plaindre ceux qui sont les victimes de semblables suggestions ; mais que faut-il penser de ceux qui en sont les auteurs responsables ? S’ils sont de mauvaise foi, ils mériteraient assurément d’être dénoncés comme de véritables malfaiteurs ; s’ils sont sincères, ce qui est possible en bien des cas, on devrait les traiter comme des fous dangereux.
René Guénon, L'Erreur spirite, partie 2, chapitre VII - Extravagances réincarnationnistes



Des similitudes avec l'Antoinisme :
Citons encore quelques aphorismes relatifs à l’intelligence : « Les connaissances ne sont pas du savoir, elles ne raisonnent que la matière… L’intelligence, considérée par l’humanité comme la faculté la plus enviable à tous les points de vue, n’est que le siège de notre imperfection… Je vous ai révélé qu’il y a en nous deux individualités, le moi conscient et le moi intelligent ; l’une réelle, l’autre apparente… L’intelligence n’est autre que le faisceau de molécules que nous appelons cerveau… A mesure que nous progressons, nous démolissons du moi intelligent pour reconstruire sur du moi conscient. » Tout cela est passablement incohérent ; la seule idée qui s’en dégage, si tant est qu’on puisse appeler cela une idée, pourrait se formuler ainsi : il faut éliminer l’intelligence au profit de la « conscience », c’est-à-dire de la sentimentalité. Les occultistes français, dans la dernière période, en sont arrivés à une attitude à peu près semblable ; encore n’avaient-ils pas, pour la plupart, l’excuse d’être des illettrés, mais il convient de noter que l’influence d’un autre « guérisseur » y fut bien pour quelque chose.
René Guénon, L'Erreur spirite, partie 2, chapitre XII - L'Antoinisme

Sur la haine de l'intelligence :
Vous passeriez votre vie à étudier les mystères qu'il y a dans une oreille, que vous n'arriveriez pas à les pénétrer. Ne cherchez donc pas à approfondir les choses ; vous augmentez seulement ainsi votre responsabilité. Au lieu de vous révolter contre l'erreur, bénissez le Ciel de vous l'avoir donnée comme un exemple.

Il ne faut pas se fatiguer la tête à chercher, car on ne peut que s'embrouiller et tomber même dans le doute et le désespoir; rien ne retient plus alors l'esprit humain. (22-5-1898)
Vie et paroles du Maître Philippe




Le fameux « Maître inconnu » de l’école papusienne, auquel nous avons déjà fait allusion, n’était en somme rien d’autre qu’un « guérisseur », et qui n’avait aucune connaissance d’ordre doctrinal ; mais celui-là apparaît surtout comme une victime du rôle qu’on lui imposa : la vérité est que Papus avait besoin d’un « Maître », non pour lui, car il n’en voulait pas, mais de quelqu’un qu’il pût présenter comme tel pour donner à ses organisations l’apparence d’une base sérieuse, pour faire croire qu’il avait derrière lui des « puissances supérieures » dont il était le représentant autorisé ; toute cette fantastique histoire des « envoyés du Père » et des « esprits de l’appartement du Christ » n’a jamais eu, au fond, d’autre raison d’être, que celle-là. Dans ces conditions, il n’y a rien d’étonnant à ce que les naïfs, qui sont fort nombreux dans l’occultisme, aient cru pouvoir compter, au nombre des « douze Grands-Maîtres inconnus de la Rose-Croix », d’autres « guérisseurs » aussi complètement dépourvus d’intellectualité que le « Père Antoine » et l’Alsacien Francis Schlatter ; nous en avons parlé en une autre occasion (1).
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1 – Le Théosophisme, p. 260.
René Guénon, L'Erreur spirite, partie 2, chapitre XI - Voyants et guérisseurs



Derrière Philippe de Lyon, Papus, alias Gérard Encausse, qui avait besoin d'un faire valoir pour tenter de donner une légitimité artificielle aux occultistes français :


L’occultisme est aussi une chose fort récente, peut-être même un peu plus récente encore que le spiritisme ; ce terme semble avoir été employé pour la première fois par Alphonse-Louis Constant, plus connu sous le pseudonyme d’Eliphas Lévi, et il nous paraît bien probable que c’est lui qui en fut l’inventeur. Si le mot est nouveau, c’est que ce qu’il sert à désigner ne l’est pas moins : jusque là, il y avait eu des « sciences occultes », plus ou moins occultes d’ailleurs, et aussi plus ou moins importantes ; la magie était une de ces sciences, et non leur ensemble comme certains modernes l’ont prétendu (1) ; de même l’alchimie, l’astrologie et bien d’autres encore ; mais on n’avait jamais cherché à les réunir en un corps de doctrine unique, ce qu’implique essentiellement la dénomination d’« occultisme ». A vrai dire, ce soi-disant corps de doctrine est formé d’éléments bien disparates : Eliphas Lévi voulait le constituer surtout avec la kabbale hébraïque, l’hermétisme et la magie ; ceux qui vinrent après lui devaient donner à l’occultisme un caractère assez différent. Les ouvrages d’Eliphas Lévi, quoique beaucoup moins profonds qu’ils ne veulent en avoir l’air, exercèrent une influence extrêmement étendue : ils inspirèrent les chefs des écoles les plus diverses, comme Mme Blavatsky, la fondatrice de la Société Théosophique, surtout à l’époque où elle publia Isis Dévoilée, comme l’écrivain maçonnique américain Albert Pike, comme les néo-rosicruciens anglais. Les théosophistes ont d’ailleurs continué à employer assez volontiers le mot d’occultisme pour qualifier leur propre doctrine, qu’on peut bien regarder en effet comme une variété spéciale d’occultisme, car rien ne s’oppose à ce qu’on fasse de cette désignation le nom générique d’écoles multiples dont chacune a sa conception particulière ; toutefois, ce n’est pas ainsi qu’on l’entend le plus habituellement. Eliphas Lévi mourut en 1875, l’année même où fut fondée la Société Théosophique ; en France, il se passa alors quelques années pendant lesquelles il ne fut plus guère question d’occultisme ; c’est vers 1887 que le Dr Gérard Encausse, sous le nom de Papus, reprit cette dénomination, en s’efforçant de grouper autour de lui tous ceux qui avaient des tendances analogues, et c’est surtout à partir du moment où il se sépara de la Société Théosophique, en 1890, qu’il prétendit en quelque sorte monopoliser le titre d’occultisme au profit de son école. Telle est la genèse de l’occultisme français ; on a dit parfois que cet occultisme n’était en somme que du « papusisme », et cela est vrai à plus d’un égard, car une bonne partie de ses théories ne sont effectivement que l’œuvre d’une fantaisie individuelle ; il en est même qui s’expliquent tout simplement par le désir d’opposer, à la fausse « tradition orientale » des théosophistes, une « tradition occidentale » non moins imaginaire. Nous n’avons pas ici à faire l’histoire de l’occultisme, ni à exposer l’ensemble de ses doctrines ; mais, avant de parler de ses rapports avec le spiritisme et de ce qui l’en distingue, ces explications sommaires étaient indispensables, afin que personne ne puisse s’étonner de nous voir classer l’occultisme parmi les conceptions « néo-spiritualistes ».
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1 - Papus, Traité méthodique de Science occulte, p. 324.
René Guénon, L'Erreur spirite, Partie 1, chapitre V - Spiritisme et occultisme



Nous avons à peine besoin de dire que tout ce que nous décrivons ici ne répond pas seulement à des possibilités plus ou moins hypothétiques, mais bien à des faits réels et dûment constatés ; nous n’en finirions pas si nous devions les citer tous, et ce serait d’ailleurs assez peu utile au fond ; il suffit de quelques exemples caractéristiques. Ainsi, c’est par le procédé « syncrétique » dont nous venons de parler qu’on a vu se constituer une prétendue « tradition orientale », celle des théosophistes, n’ayant guère d’oriental qu’une terminologie mal comprise et mal appliquée ; et, comme ce monde est toujours « divisé contre lui-même », suivant la parole évangélique, les occultistes français, par esprit d’opposition et de concurrence, édifièrent à leur tour une soi-disant « tradition occidentale » du même genre, dont bien des éléments, notamment ceux qu’ils tirèrent de la Kabbale, peuvent difficilement être dits occidentaux quant à leur origine, sinon quant à la façon spéciale dont ils les interprétèrent. Les premiers présentèrent leur « tradition » comme l’expression même de la « sagesse antique » ; les seconds, peut-être un peu plus modestes dans leurs prétentions, cherchèrent surtout à faire passer leur « syncrétisme » pour une « synthèse », car il en est peu qui aient autant qu’eux abusé de ce dernier mot. Si les premiers se montraient ainsi plus ambitieux, c’est peut-être parce que, en fait, il y avait à l’origine de leur « mouvement » des influences assez énigmatiques et dont eux-mêmes auraient sans doute été bien incapables de déterminer la vraie nature ; pour ce qui est des seconds ils ne savaient que trop bien qu’il n’y avait rien derrière eux, que leur œuvre n’était véritablement que celle de quelques individualités réduites à leurs propres moyens, et, s’il arriva cependant que « quelque chose » d’autre s’introduisit là aussi, ce ne fut certainement que beaucoup plus tard ; il ne serait pas très difficile de faire à ces deux cas, considérés sous ce rapport, l’application de ce que nous avons dit tout à l’heure, et nous pouvons laisser à chacun le soin d’en tirer par lui-même les conséquences qui lui paraîtront en découler logiquement.
René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, chapitre XXXVI - La pseudo-initiation



Comtes rendus d'ouvrages sur Papus et Philippe de Lyon, rassemblés dans le recueil posthume, les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage :
 Victor-Émile Michelet – Les Compagnons de la Hiérophanie
Dorbon Aîné, Paris.

Sous ce titre un peu étrange, l’auteur a réuni, comme l’indique le sous-titre, ses « souvenirs du mouvement hermétiste à la fin du XIXe siècle » ; à la vérité, il faudrait, pour plus d’exactitude, remplacer « hermétiste » par « occultiste », car c’est proprement de cela qu’il s’agit ; mais ce ne fut bien en effet, faute de bases sérieuses, qu’un simple « mouvement » et rien de plus : qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Le livre intéressera ceux qui ont connu ce milieu disparu depuis assez longtemps déjà, et aussi ceux qui, n’ayant pu le connaître, voudront s’en faire une idée d’après les impressions d’un témoin direct ; il ne faudrait d’ailleurs pas y chercher la moindre appréciation doctrinale, l’auteur s’étant borné au côté uniquement « pittoresque » et anecdotique, que même il présente d’une façon quelque peu incomplète, car il semble qu’il n’ait vu dans ce monde que des « écrivains », ou que du moins il n’ait considéré que sous cet aspect les personnages qu’il y a rencontrés, tant il est vrai que chacun envisage toujours les choses suivant son « optique » particulière ! En outre, il y aurait peut-être des réserves à faire sur quelques points dont il ne parle que par ouï-dire : ainsi, pour ce qui est de l’entrée en relations de Papus et de « Monsieur Philippe » avec la cour de Russie, il n’est pas bien sûr que les choses se soient passées tout à fait comme il le dit ; en tout cas, ce qui est hautement fantaisiste, c’est l’assertion que « Joseph de Maistre avait créé un Centre Martiniste à Saint-Pétersbourg », et que le tsar Alexandre 1er fut « initié au Martinisme » qui n’existait certes pas encore à cette époque… La vérité est que Joseph de Maistre et Alexandre 1er furent l’un et l’autre « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » ; mais cette désignation n’est point celle d’un « vieil Ordre dont on attribue vulgairement la création soit à Louis-Claude de Saint-Martin, soit à Martines de Pasqually, mais qui, en réalité, compte six siècles d’existence » ; c’est, tout simplement, celle du dernier grade du Régime Écossais Rectifié, tel qu’il fut intitulé au Convent de Lyon en 1778, sous l’inspiration de Willermoz, puis adopté définitivement à celui de Wilhelmsbad en 1782, ce qui est fort loin de dater de six siècles ! Nous pourrions relever encore d’autres passages qui témoignent d’une information plus ou moins insuffisante, par exemple celui qui est consacré au Dr Henri Favre, dont il est dit notamment qu’« il n’a guère publié que ses Batailles du Ciel » ; or nous avons de lui un énorme volume intitulé Les Trois Testaments, examen méthodique, fonctionnel, distributif et pratique de la Bible, paru en 1872 et dédié à Alexandre Dumas fils, nous devons d’ailleurs reconnaître que nous n’avons jamais vu cet ouvrage mentionné nulle part, et c’est pourquoi nous le signalons ici à titre de curiosité. Notons aussi que la fameuse histoire de l’abbé Boullan apparaît, dans ce livre, réduite à des proportions singulièrement diminuées ; ce n’est pas, sans doute, que le rôle des occultistes en cette affaire doive être pris trop au sérieux (le point de départ réel en fut surtout une plaisanterie de Papus, qui montrait à tout venant une bûche qui était censée représenter Boullan et dans laquelle il avait planté un sabre japonais, soi-disant pour l’envoûter) ; mais la figure même de ce successeur de Vintras est certainement plus inquiétante que ne le serait celle d’un simple « primaire de la sorcellerie », et il y avait chez lui autre chose que les « quelques notions élémentaires de magie » qu’il avait pu prendre « dans l’enseignement des séminaires » ; en fait, cette histoire du « Carmel » vintrasien se rattache à tout un ensemble d’événements fort ténébreux qui se déroulèrent au cours du XIXe siècle, et dont nous n’oserions même pas affirmer, en constatant certaines « ramifications » souterraines, qu’ils n’ont pas une suite aujourd’hui encore…
Janvier 1938


G. DE CHATEAURHIN – Bibliographie du Martinisme
Derain et Raclet, Lyon.
 
Cette bibliographie (dont l’auteur nous paraît avoir une très étroite parenté avec M. Gérard van Rijnberk, dont nous avons examiné en son temps l’ouvrage sur Martines de Pasqually) comprend sous la dénomination commune de « Martinisme », suivant l’habitude qui s’est établie surtout du fait des occultistes contemporains et de leur ignorance de l’histoire maçonnique du XVIIIe siècle, plusieurs choses tout à fait différentes en réalité : l’Ordre des Elus Coëns de Martines de Pasqually, le Régime Ecossais Rectifié avec J.-B. Willermoz, le mysticisme de L.-Cl. de Saint-Martin, et enfin le Martinisme proprement dit, c’est-à-dire l’organisation récente fondée par Papus. Nous pensons qu’il aurait été préférable de la diviser en sections correspondant à ces différents sujets, plutôt qu’en « ouvrages consacrés spécialement au Martinisme » et « ouvrages dans lesquels il est traité du Martinisme incidemment », ce qui aurait pu être plutôt une simple subdivision de chacune de ces sections ; quant aux « sources doctrinales » qui sont ici mentionnées à part, ce sont uniquement les écrits de Martines de Pasqually et de L.-Cl. de Saint-Martin, et, en fait, il ne pouvait guère y en avoir d’autres. Il aurait été bon aussi de marquer d’une façon quelconque, surtout pour les ouvrages récents, une distinction entre ceux qui ont un caractère soit martiniste, soit maçonnique, ceux qui sont au contraire écrits dans un esprit d’hostilité (ce sont surtout des ouvrages antimaçonniques), et ceux qui se placent à un point de vue « neutre » et purement historique ; le lecteur aurait pu ainsi s’y reconnaître beaucoup plus aisément. La liste nous paraît en somme assez complète, bien que le Discours d’initiation de Stanislas de Guaita, qui eût mérité d’y trouver place, en soit absent ; mais nous ne voyons vraiment pas très bien quel intérêt il y avait à y faire figurer cette invraisemblable mystification qui s’appelle Le Diable au XIXe siècle (sans mentionner d’ailleurs la brochure intitulée Le Diable et l’Occultisme que Papus écrivit pour y répondre), d’autant plus que, par contre, on a négligé de citer le Lucifer démasqué de Jean Kostka (Jules Doinel), où le Martinisme est pourtant visé beaucoup plus directement.
Mai 1946


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