vendredi 27 mai 2011

Société Théosophique, messianisme antichristique et pédocriminalité

On parle tout le temps des curés catholiques pédophiles (en faisant croire à tort que c'est propre à l'Église Catholique en elle-même), mais curieusement on ne parle jamais de ce genre de scandale (en rapport à des faits d'une toute autre dimension) concernant l’Église Vielle Catholique, renommée plus tard Église Catholique Libérale, organe de la Société Théosophique :

L’évêque Mathew est mort il y a quelques années ; d’autre part, nous avons appris aussi, au début de 1928, la mort du « Jongheer » Mazel. D’autres évêques de l’« Église catholique libérale », notamment M. Irving S. Cooper, furent, par la suite, également consacrés à Sidney ; la raison en est que c’est là que s’est réfugié M. Leadbeater, obligé de quitter l’Inde après les scandaleux procès de Madras ; On pouvait croire que l’immoralité reprochée à M. Leadbeater ne constituait qu’un cas isolé dans le milieu théosophiste ; mais on va voir que, malheureusement, il n’en est rien ; les faits que nous allons rapporter sont ceux auxquels Mme Besant fait allusion à la fin du passage que nous avons reproduit dans la note additionnelle A du chapitre XXII. Ce sont ces incidents qui ont été la cause principale de la scission de la branche Agni, de Nice (voir chapitre XXI, note additionnelle E) ; cette branche, présidée par la comtesse Prozor, avait envoyé tout d’abord, le 19 novembre 1922, à toutes les autres branches françaises, une lettre-circulaire annonçant son intention de tenter « un effort d’assainissement » dans la Société Théosophique, et de chercher notamment à faire la lumière sur « les abus de pouvoir, la duplicité et la conduite éminemment immorale reprochés, les premiers à notre Présidente, la seconde à M. C. W. Leadbeater ». Cette initiative fut fort mal accueillie, et le Bulletin Théosophique de janvier 1923 publia une note d’après laquelle « le Conseil d’administration (de la section française) a jugé qu’il y avait lieu de la désapprouver ». attendu qu’elle était de nature à « semer le trouble et la division au sein de la S. T. de France ». La branche Agni n’en continua pas moins à éditer toute une série de brochures « à l’usage exclusif des membres de la Société Théosophique », série qui se termina par une lettre collective de démission datée du 11 février 1923. Ces brochures contiennent des documents fort édifiants ; il est vrai qu’on avait pris soin d’en contester l’exactitude avant même qu’ils n’eussent paru entièrement, mais on n’avait rien trouvé de mieux, pour y répondre, que des déclamations dont nous empruntons l’échantillon suivant au Bulletin Théosophique de février 1923 :
« Nous, théosophes, nous rangerons-nous parmi les calomniateurs ou parmi les calomniés ? D’ailleurs, lequel d’entre nous tous théosophes, se croit assez pur, assez impeccable pour jeter la pierre à l’un de nos frères, alors même que celui-ci se serait gravement trompé ? Dans cette crise qui nous atteint, cherchons une leçon. Si cette leçon, cette épreuve élargit nos vues, nous mène à plus de tolérance, à plus de compréhension et à un plus haut idéal de fraternité, elle sera noblement utile, elle sera bénie… »

Il est assurément bien difficile, à moins d’être aveuglé par le parti pris, de considérer ce prêche comme constituant une réponse valable et satisfaisante. La première des brochures éditées par la branche Agni contient notamment une lettre de M. T. H. Martyn, de Sidney. à Mme Besant, lettre datée du 20 mai 1921 (antérieure à la démission de son auteur), et dont nous extrayons ce qui suit :
« En 1906, j’étais à Londres et je combattais pour votre cause et celle de Leadbeater. Ce dernier était menacé de poursuites judiciaires. Un des jeunes garçons de son entourage vint à moi en désespéré et me supplia d’essayer d’empêcher ces poursuites, car il aurait été obligé de témoigner des pratiques immorales de Leadbeater. Les poursuites n’eurent pas lieu… En 1914, Leadbeater vint vivre chez nous à Sidney. J’acceptai sa propre opinion, qui était la vôtre, et je le considérai comme un Arhat, je me soumis volontiers à son influence et je réalisai avec joie tous ses projets. Par la suite. bien des choses m’étonnèrent en lui... Par exemple, à une certaine date du mois de juillet 1917, on dit à cinq d’entre nous que nous avions reçu des initiations variées. Personne ne se souvenait de rien… A cette époque. Mme Martyn souffrait beaucoup du séjour de Leadbeater dans notre maison… Plus tard (1918-1919), la fièvre scarlatine éclata dans notre maison, elle fut cause du départ momentané de Leadbeater et de ses garçons ; tous mes efforts de persuasion ne réussirent pas à induire Mme Martyn à lui rouvrir notre demeure… En 1919, j’allai en Amérique. Le jeune Van Hook était à New-York. Il parlait librement de l’immoralité de Leadbeater et de la tromperie des « vies » (il s’agit des fameuses « vies d’Alcyone »). Voilà donc les témoignages de deux jeunes garçons de Leadbeater, celui qui vint me trouver en 1906 et le jeune Van Hook ; j’y ajoute les faits compromettants qui se passèrent dans ma maison (je ne fais qu’effleurer le sujet dans cette lettre), et une conclusion s’impose à moi : Leadbeater est un perverti sexuel. Sa manie revêt une forme particulière qui, je ne l’ai découvert que depuis peu, est fort bien connue et tout à fait commune dans les annales de la criminologie sexuelle. »

Nous ne savons si le jeune garçon de 1906 est celui qu’on présentait alors comme « Pythagore réincarné » (voir chapitre XX, dernier §), ni s’il doit être identifié avec celui dont on produisit au procès de Madras une déposition, signée seulement des initiales D. D. P., et se terminant par ces lignes significatives :
« Je fais cette déclaration dans l’intention d’avertir les parents pour qu’ils puissent préserver leurs enfants d’enseignements pernicieux donnés par des personnes qui devant le monde posent comme étant des guides moraux, mais dont les pratiques avilissent et détruisent des enfants et des hommes. »

Quant au jeune Van Hook, c’est vraisemblablement un proche parent du Dr Weller Van Hook, secrétaire général de la section américaine de la Société Théosophique, qui avait été un des plus ardents défenseurs de Leadbeater, et qui, dans une lettre soi-disant dictée par un « Maître » et approuvée par Mme Besant, avait déclaré que « ce ne fut pas du tout un crime ou un tort d’apprendre à des garçons les pratiques en question, mais seulement le conseil d’un sage précepteur », conseil inspiré d’ailleurs « par des instructeurs supérieurs », que « l’introduction de cette question dans la pensée du monde théosophique n’est que le prélude de son introduction dans la pensée du monde extérieur »,et que ces pratiques « constitueront le régime futur de l’humanité » ! Ajoutons que le Dr Van Hook a succédé, comme secrétaire général de la section américaine, à Alexander Fullerton, qui avait lui-même remplacé Judge devenu dissident (voir chapitre XVI, 5ème §), et qui fut arrêté le 18 février 1910 pour avoir entretenu une correspondance immorale avec un adolescent, puis interné peu après à l’asile d’aliénés de l’Etat de New-York (il existe sur cette affaire une brochure de M. J. H. Fussell). C’est à ce Fullerton que Leadbeater écrivait, le 27 février 1906, une lettre dans laquelle il indiquait aussi explicitement que possible les conseils donnés par lui à ses élèves pour les aider à « se débarrasser des pensées indésirables », et pour « leur éviter pour plus tard la fréquentation des femmes » ; et il ajoutait : « Un médecin objecterait peut-être à cette pratique qu’elle pourrait dégénérer en abus irréfréné de soi-même (self-abuse). mais ce danger peut facilement être écarté par une franche explication. »

Mais reprenons maintenant la lettre de M. Martyn :
« Ceci, continue-t-il, m’amène en 1919 et à ma visite à Londres… En octobre 1919, j’allai voir Mme Saint-John. Je la trouvai en proie à un grand trouble, parce que la police poursuivait, me dit-elle, quatre prêtres de l’Église catholique libérale : Wedgwood, King, Farrer et Clark. Elle aurait voulu avertir Wedgwood en Australie et ne savait pas comment le faire, dans la crainte de se trouver incriminés de complicité. Ferrer, me dit-elle, avait quitté la contrée, et elle était sûre que la police ne le trouverait pas, King avait décidé de rester à Londres jusqu’au bout, puisque Farrer était en sûreté… Naturellement, pendant que j’étais à Londres, j’avais connu les accusations d’homosexualité portées contre Wedgwood par le major Adams et d’autres ; des rapports sur le même sujet, le concernant, m’étaient également parvenus de Sydney, mais ce que Mme Saint-John me dit me surprit. Une semaine après,… vous me dîtes que vous souhaitiez communiquer avec Wedgwood à Sydney, mais qu’en agissant ainsi directement vous seriez accusée de complicité ; un message me fut confié par vous pour Raja (abréviation du nom de Jinarâjadâsa, vice-président de la Société Théosophique). Wedgwood devait quitter la S. T. et l’E. S., etc. Vous expliquiez qu’il s’était sérieusement compromis et que vous croyiez de votre devoir de protéger le bon renom de la Société. Je pensai alors à une causerie que vous aviez donnée à l’E. S., le dimanche précédent, sur la magie noire et les excès sexuels, et je vous demandai si vous aviez voulu faire allusion au cas de Wedgwood ; vous me répondîtes que oui… Alors surgit la question de l’initiation de Wedgwood. Vous me dîtes qu’il n’était pas un initié… En Amérique, après que je vous eus quittée, certaines personnes vinrent me voir : elles avaient appris que la vérité concernant Wedgwood allait enfin être dévoilée, et elles m’expliquèrent qu’à Londres il avait confessé son mal à l’une d’elles… Quand j’atteignis Sydney, Raja reçut le message avec une répugnance évidente… Le point le plus important pour lui devint le démenti que vous apportiez à l’initiation de Wedgwood, et je m’aperçus vite que la chute de ce dernier n’impliquait rien de moins pour lui que l’effondrement de Leadbeater en tant qu’Arhat, de la divine autorité de l’Église catholique libérale, de toute croyance en la réalité des initiations supposées, de la reconnaissance de certaines personnes comme disciples, etc. Toutes choses qui concernaient beaucoup de personnes. Au point de vue de Raja, cela ne devait être admis à aucun prix, il y allait de la paix des membres et de la cause en général… J’ai découvert ensuite que Raja est un écho de Leadbeater ; celui-ci communique directement son occultisme et Raja l’accepte aveuglément… Vraiment, je ne voudrais pas avoir à considérer Leadbeater et Wedgwood comme des monstres qui cachent leurs pratiques illicites sons le voile d’intérêts humanitaires et qui agissent avec l’ingénuité habile et la ruse qu’on rencontre souvent dans de tels cas, Tel est cependant l’opinion de bien des gens ; je voudrais éviter d’avoir à reconnaître l’exactitude de pareilles critiques, et je m’accrocherais avec plaisir à toute autre explication raisonnable de ces faits. »



Au cours des deux années qui suivirent les incidents dont on vient de lire le récit, les dignitaires de l’Église catholique libérale compromis dans cette histoire malpropre ne semblent pas avoir été inquiétés très sérieusement ; si la police anglaise les recherchait, certaines influences agissaient sans doute pour empêcher qu’elle ne les trouvât. Le 28 février 1922, l’un d’eux, Reginald Farrer, envoya à Mme Besant sa démission de membre de la « Co-Maçonnerie », accompagnée de ces aveux :
« L’imputation portée contre moi, ainsi que contre Wedgwood, King et Clark, contenue dans la lettre de M. Martyn, n’est que trop fondée. Mais je vous prie de prendre en considération que je fus incité au vice par ceux que je considérais comme de beaucoup mes supérieurs moralement et spirituellement… La raison pour laquelle j’écris cette lettre est l’espoir d’alléger ma conscience… Wedgwood refuse absolument de cesser de mal faire… Encore une fois Acuna, qui est entaché de ce vice, a été le parrain d’un de ses « amis » dans la Loge Emulation. »

Cette lettre fut confiée à M. W. Hamilton Jones, qui rapporte que, le jour même, Farrer quitta l’Angleterre, tandis que lui-même rencontrait Wedgwood qui avait été prévenu par une lettre anonyme qu’il serait arrêté s’il ne quittait pas l’Europe avant le 1er mars ; il protestait de son innocence, mais disparut le même soir. Et M. Hamilton Jones ajoute :
« J’avais foi en Wedgwood jusqu’à ce que, tout récemment, j’eus connaissance de faits de telle nature qu’ils m’enlevèrent mes dernières illusions sur son compte. »

En quittant l’Angleterre, Wedgwood vint à Paris, où il établit une branche de l’Église catholique libérale, qui, le 5 mars, fut installée provisoirement à l’église anglicane, 7, rue Auguste-Vacquerie, et qui, sous le nom d’« Église libre catholique de France », se constitua aussitôt en association déclarée conformément à la loi ; cette déclaration parut au Journal Officiel du 13 avril 1922. Certains dirent que Wedgwood était passé ensuite en Amérique, tandis que d’autres prétendirent qu’il se cachait tout simplement en France ; quoi qu’il en soit, on fut assez longtemps sans savoir ce qu’il était devenu ; mais, comme il a reparu depuis lors, non seulement à Paris, mais même à Londres, il faut croire que son affaire a fini par être arrangée, sans doute grâce à certaines influences politiques. Quant à son église parisienne, elle fut, au bout de peu de temps, transférée 72, rue de Sèvres, et elle publia alors un manifeste dont nous reproduirons ce passage :
« L’Église libre catholique ne veut s’opposer à aucune Église, à aucun groupement religieux ou laïque, mais au contraire travailler dans la paix et la charité, offrant son ministère à toutes les âmes de bonne volonté. Elle aspire à étudier d’accord avec toutes les confessions chrétiennes les bases de l’union nécessaire pour que l’Église universelle puisse travailler effectivement à l’œuvre du Royaume de Dieu ; aussi adhère-t-elle pleinement au programme de la conférence Foi et Discipline qui groupe la plus grande partie des Églises chrétiennes. Loin donc de s’isoler dans un égoïsme stérile, elle tend à réaliser une catholicité véritablement traditionnelle basée sur la Foi apostolique, unie, non par une uniformité extérieure et imposée, mais dans un respect mutuel et une affection fraternelle, travaillant à élever le monde jusqu’à la sainteté, l’union à Dieu dont le Royaume de justice et d’amour est le terme de la création. »

L’œuvre du « Royaume de Dieu », c’est l’avènement du nouveau Messie théosophiste ; pour ce qui est de la « sainteté » de l’Eglise de Wedgwood et de Leadbeater, on pourra, par ce qui précède, l’apprécier en pleine connaissance de cause ! Nous y joindrons encore l’information suivante, tirée d’un article paru dans une revue américaine (The O. E. Library Critic, 5 février 1919), et qui nous fixe par surcroît sur la valeur de son « apostolicité » :
« Les faits prouvent en réalité que la succession apostolique de Wedgwood est frauduleuse, ayant été reçue d’un prélat interdit, un Willoughby, qui a été expulsé de l’Église vieille-catholique (de l’évêque Mathew), comme il l’avait déjà été auparavant de l’Église anglicane, à cause de l’immoralité grossière de sa vie, immoralité qui, en résumé, consistait dans des relations vicieuses avec des garçons confiés à ses soins. C’est de ce défroqué et de ce perverti que M. Wedgwood reçut le droit d’être considéré comme suivant la ligne directe des Apôtres et du Christ lui-même et de passer ce droit à d’autres, y compris Leadbeater et divers prêtres en Amérique. Chaque prêtre de l’Église catholique libérale doit faire remonter son ascendance spirituelle jusqu’à ce cloaque moral. »

Et un membre de la Loge de Sydney, dans une notice sur « la validité de l’ordination dans l’Église catholique libérale », écrite en 1921, conclut ironiquement :
« M. Leadbeater a très souvent proclamé que, grâce à sa clairvoyance, il savait distinguer entre un vrai prêtre de la succession apostolique et un dissident. Le premier seul savait rendre lumineuse l’hostie durant la célébration de la messe. Et voici qu’à la première épreuve publique, il s’est laissé « consacrer » par un faux prêtre sans s’en apercevoir ! »



En ce qui concerne l’« Église libre catholique de France », il faut ajouter que les théosophistes ont eu quelques difficultés : l’évêque Winnaert, qui avait été placé à sa tête après avoir été consacré par Wedgwood, est un ancien prêtre catholique romain (il fut curé à Virollay) qui était passé au schisme d’Utrecht et avait desservi pendant quelque temps la chapelle « vieille-catholique » située boulevard Blanqui ; lorsque parurent les lettres des « Mahâtmâs » à Sinnett (voir chapitre V, note additionnelle A), il fit entendre une protestation contre l’esprit qui inspirait ces lettres, et qu’il jugeait athée et matérialiste ; Mme Besant vint à Paris tout exprès pour s’expliquer avec lui, et il y eut une réconciliation, mais qui ne fut que de courte durée. Finalement. M. Winnaert abandonna l’obédience théosophiste en 1924, pour le même motif, à la suite de la publication du livre de M. Jinarâjadâsa intitulé Les premiers enseignements des Maîtres ; il s’expliqua longuement à ce sujet dans son bulletin (L’Unité Spirituelle, juillet-août 1924), et sa lettre de démission, adressée à Wedgwood le 30 juillet, se terminait par ces lignes :
« Je me vois forcé de dénoncer tout lien, si petit soit-il, avec l’« Église catholique libérale » qui n’est désormais pour moi qu’une contrefaçon d’Église et une entreprise bon gré mal gré peu loyale pour attirer les âmes et faire pénétrer, suivant vos propres paroles, les enseignements théosophiques dans les chaires chrétiennes. Je n’aurais jamais accepté la consécration épiscopale de pareille source si j’avais pu soupçonner toute la mystique secrète qui existait derrière l’« Église libérale » ; je tiens à souligner le fait qu’on m’a laissé ignorer entièrement sous quelles influences occultes elle avait été fondée et par qui elle se prétendait orientée. Je croyais avoir rencontré une Église traditionnelle, mais libérée d’une théologie surannée ; en fait, il s’agissait de glisser sous des étiquettes chrétiennes des idées totalement étrangères au christianisme, quand elles ne lui sont pas opposées. Malgré mes sentiments de sympathie pour les personnes, je ne puis me faire complice, même d’une façon lointaine, de pareille entreprise. »

Les théosophistes ont donc dû, lors d’un nouveau passage de Wedgwood à Paris, réorganiser leur « Église catholique libérale », qui a maintenant son siège rue Campagne-Première.



Dans la lettre collective qu’ils adressèrent à Mme Besant le 11 février 1923, les membres de la branche Agni n’hésitèrent pas à stigmatiser l’Église catholique libérale, qui tend de plus en plus à s’identifier avec le théosophisme même, comme « une secte pourvue d’une morale particulière qu’aucune religion n’a encore enseignée et dont la propagation serait une de ces œuvres de ténèbres que le christianisme attribue aux suppôts de Satan et l’occultisme théosophique aux adeptes de la magie noire ».
Or il est indéniable que la propagation de cette morale spéciale a de zélés partisans : dans son apologie de Leadbeater, que Mme Besant a déclaré avoir été écrite sous une « haute influence », le Dr Van Hook présente l’explication des méthodes soi-disant « prophylactiques » de cet étrange éducateur comme une révélation par laquelle « la théosophie rendra au monde un service dont les conséquences s’étendront jusqu’au plus lointain avenir du progrès humain ». On nous dit d’autre part que « les membres de l’E. S. se trouvent déjà dans l’alternative de défendre ces abominations et de se solidariser avec elles, ou de démissionner ». Voilà donc, très probablement, les « choses contraires à sa conscience » dont parlait M. Chevrier, qui, pour sa part, a préféré démissionner, ce qui est tout à son honneur ; dans de pareilles conditions, les démissionnaires de Nice ont bien raison de prévoir « un avenir sinistre pour la Société Théosophique ».

Dans d’autres milieux analogues, spirites et occultistes, il y a aussi des dessous assez répugnants ; nous les avons signalés dans L’Erreur spirite (pp. 316-327), en nous bornant d’ailleurs, comme ici, à citer des faits et des témoignages ; mais ce qu’il y a de nouveau dans l’affaire dont nous avons à nous occuper présentement, et ce qui lui donne une particulière gravité, c’est la prétention de répandre dans le « monde extérieur » les théories et les pratiques de Leadbeater et de ses associés ; quelles intentions vraiment « diaboliques » peuvent bien se cacher là-dessous ? Quelques questions posées par les membres d’Agni à Mme Besant aideront peut-être à les pénétrer :
« Ce n’est plus de M. Leadbeater seul qu’il s’agit, et le système d’après lequel on tâche de « guérir les adolescents de leurs habitudes vicieuses », ce système pratiqué par lui, préconisé, avec votre approbation, par le Dr Van Hook, est adopté par la communauté entière. Ainsi prend corps la conception d’ordre spéculatif que vous aviez exposée dans votre article du Theosophist. Une règle de morale en découle, avec une captieuse logique : les Êtres qui président à l’évolution n’ont-ils pas libéré Mme Blavatsky de ses mauvais éléments karmiques en les lui faisant résoudre en actes ? Pourquoi alors leurs disciples, les Initiés de Sydney, n’useraient-ils pas d’un moyen analogue pour libérer des enfants des vices futurs qu’ils aperçoivent dans leur aura ? Une objection se présente toutefois à l’esprit de ceux même qu’émeuvent de tels arguments : les pratiques dont il s’agit, jointes à la crainte de la femme qu’on inspire en même temps aux « sujets », ne tendent-elles pas à détruire chez eux un attrait qui, lorsqu’il se transforme en amour, donne à l’acte procréateur un caractère sublime et divin ? De quel droit imposerait-on un frein à ce mobile qui agit sur tous les plans et rentre dans le Dharma (la loi) de notre humanité ? Dans divers pays, en Angleterre notamment, le législateur n’en a-t-il pas eu l’intuition en punissant comme un crime la dépravation qui affecte l’instinct génésique auquel la race doit sa conservation ? Cette objection, vous semblez l’avoir prévue. Comme pour y parer d’avance, vous commencez par faire sentir à ceux qui pourraient la soulever leur incompétence dans cette matière qui préoccupe aujourd’hui le monde religieux aussi bien que le monde savant, et dont un des points principaux porte sur le néo-malthusianisme que vous avez prêché jadis, combattu plus tard, et dont vous constatez aujourd’hui le progrès dans l’opinion publique, naguère encore soulevée contre lui. Ou cette allusion n’a aucun sens, ou son sens le voici : le même revirement s’accomplira bientôt au sujet de la doctrine Leadbeater-Van Hook et des pratiques qu’elle formule. Ce revirement s’accentuera à mesure que « le processus de développement mental déterminera l’affaiblissement de l’instinct sexuel et du pouvoir créateur physique ». Est-ce donc que vous considérez comme désirable la fin de la sous-race ? Prépare-t-elle, selon vous, l’avènement d’une sous-race nouvelle, la sixième, où commencera, dans une humanité en travail d’évolution boudhique, le retour de l’androgynie initiale et finale ? Et, dès lors, estimez-vous moral, c’est-à-dire conforme à l’évolution, tout ce qui est fait pour accélérer cette fin et cet avènement ? On pourrait le croire d’après certains de ces propos qui filtrent à travers les parois de l’E. S. pour se répandre subtilement dans le corps de la S. T. »

Nous ne pouvons ni ne voulons développer ici tout ce qu’impliquent les dernières lignes de cette citation ; on y retrouverait, sous la phraséologie propre aux théosophistes, un écho de certaines idées qui semblent venir de beaucoup plus loin, mais qu’ils ont, comme toujours, grossièrement matérialisées. Nous ajouterons seulement qu’un écrivain qui paraît très bien informé a signalé que le « revirement de l’opinion » dans le sens qui vient d’être indiqué se présente comme faisant partie d’un plan bien défini, que « tout se passe présentement comme si certains protagonistes des mauvaises mœurs obéissaient à un mot d’ordre » (Jean Maxe, Cahiers de l’Anti-France, sixième fascicule). Ce mot d’ordre, ce ne sont sûrement pas les dirigeants du théosophisme qui l’ont donné ; mais ils y obéissent, eux aussi, et, consciemment ou non, ils travaillent à la réalisation de ce plan, comme d’autres y travaillent également dans leurs domaines respectifs. Quelle formidable entreprise de détraquement et de corruption se cache derrière tout ce qui s’agite actuellement dans le monde occidental ? On arrivera peut-être à le savoir un jour ; mais il est à craindre qu’il ne soit alors trop tard pour combattre efficacement un mal qui gagne sans cesse du terrain et dont la gravité n’échappera qu’aux aveugles : qu’on se souvienne de la décadence romaine !
René Guénon, Le Théosophisme 2ème édition, chapitre XXIV - L’Église Vieille-Catholique, note additionnelle A.

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